Revue de gestion du personnel médical et hospitalier des établissements de santé

EDITO

Le spectre de la grande démission

 

Jérôme LARTIGAU

Docteur en sciences de de gestion

Maître de conférences - CNAM

Le phénomène de « grande démission » ou « big quit » comme on le désigne aux Etats-Unis, n'en finit pas de s'accroître et de susciter l'inquiétude des gouvernants, particulièrement dans ce pays mais aussi dans le reste du monde. Diverses informations viennent corroborer ledit phénomène, notamment en France. Une note de la DARES datée de novembre 2021 indique ainsi qu'une augmentation significative des démissions de salariés en CDI et des ruptures anticipées de CDD a pu être observée : + 19,4% par rapport au chiffre de 2019 dans le premier cas et + 25,8% pour le deuxième. Si ces chiffres portent sur une période déjà révolue, beaucoup s'attendent à une accentuation dans la phase post-covid. Ainsi, selon un sondage BVA d'avril 2022, un quart des salariés envisagerait de démissionner dans les deux prochaines années, principalement par épuisement ou manque de reconnaissance. Les premières raisons évoquées sont directement relatives à leurs conditions de travail : épuisement et/ou manque de reconnaissance (52%), volonté d'obtenir un salaire plus élevé (39%), d'aboutir à un meilleur équilibre vie privée/vie professionnelle (25%) ou manque d'évolution dans leur travail (21%). Comme le dit le s ociologue spécialiste de l'organisation du travail Pascal Ughetto, « la crise sanitaire amplifie un mouvement de bascule qui à l'origine en est indépendant et qui s'accélère avec la diminution du chômage : le renversement du rapport de force entre employeurs et salariés, ces derniers ayant beaucoup plus la possibilité de faire valoir leurs prétentions ». Cette inversion du rapport de force entre employeurs et salariés joue bien sûr pleinement dans les établissements de santé, lesquels sont confrontés à une pénurie croissante de personnel.

Les observateurs du monde de la santé n'ont d'ailleurs pas attendu ces études pour ressentir les effets d'une certaine forme de grande démission dans les établissements de santé. Aux attentes communes aux autres salariés s'ajoutent pour les professionnels de santé des difficultés d'exercice qui n'ont fait que s'accentuer dans les dix dernières années et surtout dans le contexte de la crise du Covid-19. Cette situation entraîne un abandon de plus en rapide de la profession, chez les personnels infirmiers bien sûr[1] mais ce qui était encore impensable il y a quelques années, chez les personnels médicaux.

Ce mélange de souffrance au travail, de frustrations professionnelles réelles ou ressenties et une pénurie en amont (numerus clausus médical) et en aval (augmentation des démissions) crée un cocktail explosif pour l'organisation du système de santé. Le constat est posé ; il est temps d'agir.

Notes :

[1] Dans une consultation menée en ligne du 30 avril au 5 mai 2021 par l'Ordre National des Infirmiers, à laquelle plus de 30 000 infirmiers ont répondu, « 40% des infirmiers indiquent que la crise leur a donné l'envie de changer de métier ; 51% d'entre eux considèrent que la profession d'infirmier ne permet pas de connaître de véritables évolutions et perspectives de carrière. Ils sont au total 96% à souhaiter que les enseignements de cette crise permettent de faire évoluer la profession de manière significative ».

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