Revue de gestion du personnel médical et hospitalier des établissements de santé

EDITO

Avoir une pensée sauvage pour changer l'hôpital ?

 

Sandra BERTEZENE

Professeur du Conservatoire National des Arts et Métiers titulaire de la Chaire de Gestion des Services de Santé

Que peut nous apprendre « La pensée sauvage », l'ouvrage écrit par Claude Lévi-Strauss il y a 60 ans, sur l'hôpital d'aujourd'hui ? Ce texte qui décrit la mécanique de l'esprit, notamment grâce aux archétypes du bricoleur et de l'ingénieur, est universel. Les mots de Lévi-Strauss raisonnent plus fort encore lorsqu'ils sont relus à la lumière des pratiques observées durant l'année 2020. L'ingénieur de Lévi-Strauss sait confier à un autre expert sa tâche si elle ne rentre plus dans le cadre précis de son savoir, ce que font les Agences régionales de santé (ARS) dès le mois de mars. Sidérées, elles donnent aux professionnels qui exercent au sein des hôpitaux la légitimité de devenir des bricoleurs, elles leur permettent d'utiliser « les « moyens du bord » [...] parce que la composition de l'ensemble n'est pas en rapport avec le projet du moment, ni d'ailleurs avec aucun projet particulier [...]. » (Lévi-Strauss, 1962, p.27). Le bricoleur n'improvise pas vraiment, il a appris de ses différentes expériences et dispose de sa boîte à outils : apprentissage du travail en soins critiques avec mise en situation réelle, coopération décuplée au sein des établissements et entre établissements, etc. Les professionnels se révèlent être des bricoleurs avisés, compétents, créatifs, sages, et qui trouvent ensemble les bonnes solutions pour relever le défi qui s'imposent à eux. Les établissements se sentent soutenus par la tutelle qui leur fait confiance et leur donne l'autonomie suffisante pour assurer leur mission. Mais dès le mois de mai 2020, le retour à la normale est organisé et le bricolage disparaît. Les tutelles redeviennent les ingénieurs en chef qu'elles étaient et le management vertical est de retour. A l'inverse du bricoleur, l'ingénieur n'improvise pas, il suit le plan tracé - par la stratégie nationale de santé, les contrat s pluriannuels d'objectifs et de moyens (CPOM), etc. Il le doit car son travail est évalué en fonction de l'écart entre ce qui a été prévu et le résultat final. Mais en cette période d'instabilité, le plan et les mesures prévus par la tutelle-ingénieur ne sont pas toujours compatibles avec la réalité des soignants-bricoleurs. La défiance remplace alors peu à peu la confiance, d'autant que bricoler revient à donner « quelque chose de soi » (Lévi-Strauss, 1962, p.27), ce qui rend difficile le retour en arrière. Deux univers s'entrechoquent alors qu'ingénieurs et bricoleurs ont raison ensemble, d'où l'intérêt de cheminer vers une transformation des ingénieurs et des bricoleurs en ingénieurs-bricoleurs, ou inversement. Le succès des réformes à venir semblent suspendu à cette autre organisation de l'action collective, qui encourage les professionnels à se doter des talents de l'ingénieur et du bricoleur, capables de créer des connaissances et prendre des décision ensemble, qui relèvent à la fois du vrai et du juste [1].

Lévi-Strauss C. (1962), La pensée sauvage , Plon, Paris.

Notes :

[1] Enseignements tirés du projet de recherche COPING (covid pandemic institutional management), financé par l'appel à projet PREPS de la DGOS (Ministère de la santé et de la prévention) consacré à l'analyse du pilotage des organisations de santé en période de crise sanitaire. 

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